Vincent en a marre. C’est la troisième fois qu’un échaudage met à mal les vignes qu’il soigne avec amour depuis plus de dix ans. Il regarde les ceps et les sarments séchés alors que lui a les yeux humides, tout ce travail presqu’inutile le désole.
Si ça continue, pense-t-il, je ne planterai plus rien que de grands tournesols ! Eux au moins ne dépériront pas au soleil. Mon boulot et mon gagne-pain réduits au minimum, comment arriver à survivre avec ces conditions climatiques ?
Cet été, les grands incendies en Gironde se rapprochaient de ma propriété. Je n’en pouvais plus de seriner « Halte au feu » comme un mantra en regardant les infos catastrophiques à la télévision.
Il y a onze ans, j’ai quitté, sans regrets, l’hôpital où j’étais infirmier. Je me disais que j’allais remplacer l’odeur du désinfectant par celle de la terre de la propriété que m’avait léguée un grand-oncle du côté de Blaye et de ma mère. Ma reconversion professionnelle m’emplissait de joie et de courage et les mille choses à faire pour devenir indépendant n’avaient nullement entamé mon enthousiasme.
Après toutes ces années, le résultat n’est pas à la hauteur de mes espoirs et je me sens impuissant face aux caprices de Dame Nature. Statistiquement tout s’explique mais personnellement tout se complique jour après jour.
J’ai beau écouter les appels à vigilance sur le climat lancés aux politiques, ma réalité quotidienne se fait de moins en moins enviable et m’amène à une seule conclusion : ils s’en moquent bien dans leurs beaux bureaux parisiens. Oh ils aiment boire quelque bonne bouteille lors de leurs repas « de travail » mais ils n’ont pas encore compris que laisser se dégrader le climat mènera à la disparition du vin. Que diront-ils quand, pour accompagner leurs festins, on leur servira du lait cru ? Il sera alors trop tard pour agir évidemment mais comme ils ne pensent pas plus loin que le bout de leur nez, ils ne prennent aucune décision intéressante à long terme.
Ceci me rappelle le chat de Montaigne et je me demande qui prend le plus de plaisir avec mon vin, ces incapables qui le boivent ou moi qui l’élabore ? Si on prend en considération le travail que ça me procure, je pense que nous gagnons tous même si eux ne se fatiguent guère alors que je me tue à l’ouvrage.
Je vais devoir prendre de grandes décisions existentielles pour continuer à assurer l’avenir de ma famille parce que je ne vous l’ai pas dit mais je serai bientôt papa pour la première fois et je n’ai pas l’intention de devoir mettre de l’eau dans mon vin !